dimanche 18 octobre 2009

Violence conjugale

Je me stationne en double face au bar La Commission des Liqueurs, une foule compact de jeunes gens des deux sexes discutant librement sur le trottoir. Les uns grillant leurs cigarettes nerveusement, les autres, jettant des regards autour d'eux tout en parlant et gesticulant sur des sujets qui semblaient plairent à des petits groupes formés ici et là.

Pierre-Luc est le nom du client que je dois prendre en charge à ce club. Il est en retard mais j'ai l'habitude. La plupart du temps, les noms que les répartiteurs nous transmettent sont vérifiés et nous attendent. Mais cette nuit, à la veille de la fermeture, pas de Pierre-Luc à l'horizon.

Une jeune fille, blonde et dans la vingtaine avancée s'approche de mon taxi et me demande si elle peut monter. Je lui demande de patienter tout près au cas où mon client se déciderait à se montrer le bout du nez. Elle ne semble pas convaincue et montre des signes de panique évident. Ayant laissé mes portières déverouillées involontairement, elle embarque à l'arrière et me dit qu'elle préfère attendre avec moi.

Soudainement, un jeune, le style Yo, la palette de sa casquette vissé de travers, accoure vers ma voiture et tente d'ouvrir la porte arrière de mon côté. J'entend alors la jeune femme éclater en sanglots. À travers ces trémolos, elle me supplie de quitter l'endroit. Mais le jeune qui voulait ouvrir la porte commence à crier d'une voix très forte, ce qui a fait monter d'un cran la panique à bord.

Comme je prenais de la vitesse, le jeune assène un coup de poing violent sur la fenêtre de la porte. Je sais que la police est stationnée plus loin mais bien visible. J'avais une raison de sortir pour exiger des explications sur ce geste hautement inacceptable. Mais la fille assise derrière voulait être loin du type à calotte. Elle ne cessait pas de pleurer et je me suis dit qu'en partant au PC, je pourrais la calmer et en savoir plus sur elle. Je crois assurément avoir pris la bonne décision.

Elle habitait à Saint-Hubert. J'avais donc un bon bout de chemin à faire avant d'atteindre ma destination. Ma cliente avait 25 ans et elle était sortie avec le jeune Yo ayant le même âge en compagnie de quelques amis(es) plus tôt dans la soirée. Celui-ci est devenu violent avec sa blonde et apparemment, cela ne faisait pas la première fois qu'il agissait de la sorte.

Sanglotant toujours mais réussissant à se calmer quand je lui mentionnais qu'on était loin du club, et de lui surtout, elle m'avait montré ses marques de blessures sur ses deux poignets. Je pouvais dinstinguer des traces d'ecchymoses évidentes, violacées et rougeâtres. Les blessures étaient encore très douloureuses et les larmes qui ruisselaient le long de ses joues témoignaient de cette violence conjugale gratuite que cette jeune femme avait endurée tout le long de ses quatre mois de fréquentation avec cette ordure.

Pour le moment, elle devait se rendre dans l'arrondissement St-Hubert pour rejoindre son père. Mais comme elle n'avait pas de portable, j'ai fait une exception à ma règle (ne jamais utiliser mon cellulaire pour les clients) en signalant son numéro : son père devait connaître son histoire. Et comme c'est lui qui devait me régler cette course, aussi bien faire une pierre deux coups.

Cependant, papa n'était pas à la maison. Il était avec le frère de mademoiselle à... Québec ! Heureusement que la soeurette avait sa clé de la porte et que papa lui avait donné l'emplacement d'une cachette quelque part dans la maison. Une somme d'argent était disponible pour les en-cas. En arrivant devant l'adresse civique, elle me demanda d'attendre quelques minutes. Je la vis s'éloigner de l'auto d'un pas rapide vers la maison. Elle grimpa les quelques marches et réussit à ouvrir la porte. Elle disparue à l'intérieur en laissant la porte ouverte légèrement.

Pendant son absence, je m'étais adossé contre le dossier du siège et me mis à repenser à la conversation que j'avais eu avec cette femme. Une jolie fille mais elle n'était pas que blessée physiquement. Son âme et son coeur étaient meurtries également. Et ce qui m'a le plus surpris c'est le manque d'amour qui la poussait à entretenir des relations instables avec des hommes qu'elle ne connaissait que très peu. Elle se sentait surtout honteuse de ne pas avoir laissé ce dernier plus tôt. De ne pas avoir rompu sa relation avec un jeune dont la violence semblait être un style de vie. D'ailleurs, elle m'avoua qu'il devait se présenter en cour pour voie de fait sur un agent de police. Vous imaginez dans quoi elle s'embarquait ?

Au bruit de la portière qui s'ouvrit et de la lampe du plafonnier qui s'était allumée, je suis revenu à moi très vite. Ma cliente avait l'argent pour payer ma course et me laisser un bon pourboire que j'avais du mal à accepter. J'avais aidé cette jeune femme, certes, mais pas pour recevoir une récompense en retour. Je n'avais fait que ma BA et j'étais heureux de l'avoir tirée de ce mauvais pas. N'importe qui l'aurait fait à ma place.

Avant de quitter, elle me dit "Merci !" avec un sourire qui en disait long sur son nouvel état d'esprit. Elle allait beaucoup mieux. Ses yeux rougis par les larmes avaient repris leur couleur naturelle. Un beau bleu, comme les miens. Mais j'avais encore deux petites recommandations à faire. De un, appliquer de la glace sur les poignets douloureux et se couler un bon bain chaud.

La relaxation est vitale pour éliminer la tension qu'elle avait pu garder pendant des heures. Et puis, le fait de prendre un bain apaise et soulage en plus de se libérer de cette "souillure" que son bourreau lui avait infligé de force. À ses mots, elle me pris le bras et me souria tout en me remerciant encore une fois. Elle referma la porte doucement et tout en s'éloignant vers sa demeure, je me suis dit que maintenant, elle était vraiment en sécurité...
Ma signature autorisée

8 commentaires:

Hispong Elbayne a dit…

Un très bon texte que tu viens de nous livrer là.

Beaucoup de civisme de ta part d'avoir aidé cette femme.

Tu dis quelque chose de très vrai aussi:

le manque d'amour qui la poussait à entretenir des relations instables avec des hommes qu'elle ne connaissait que très peu.

Un sacré pattern que beaucoup de femmes ont de la misère à se débarrasser.

mon'oncle ti-guy a dit…

JF tu dois toujours rester prudent, tu pourrais te retrouver avec beaucoup de problèmes si tu ramasses le mauvais client!

La violence gratuite en masse dans la métropole…

Drew a dit…

Après le coup sur la fenêtre j'aurais débarqué du char... C'est plus fort que moi ça.

Ce qui m'attriste dans tout ça, c'est que la fille va probablement retomber dans le même pattern over and over again.

Fais chier

Âme Tourmentée a dit…

Un texte très touchant, dur à lire pour quelqu'un qui a subit des trucs similaires....

Mais je ne peux que te dire merci, d'être qui tu es et d'avoir été là pour elle...

-xxx-

Patrick Duval a dit…

Pierre-Luc t'attend encore... ;)

DEMIJOUR a dit…

Je suis sans mot. Je suis triste de savoir qu'encore des femmes vivent des situations semblables.

Merci de l'avoir aidée...

Jean-François a dit…

@ Hispong Elbayne : Merci pour le compliment !

Côté civisme, n'importe qui en aurait fait autant mais je crois que j'étais au bon endroit et au bon moment... Un coup de chance ? Nan ! Le coup du destin, je dirais...


@ mon'oncle ti-guy : Merci de t'inquiéter, mais à Boucherville, heureusement que les gens sont plus "zen" qu'à Montréal...

En plus, en 15 ans de métier, la prudence est devenue ma meilleure amie... :-)


@ Drew : Je voulais débarquer mais "elle" voulait pas... Pis je suis parti.

Je ne pourrais te dire si elle retombera ou non dans son pattern habituel, mais je crois qu'elle se souviendra longtemps de ses marques endoloris aux poignets !



@ Âme Tourmentée : Si tu connais cette personne qui a subit cette violence physique et psychique, alors permet-moi de la saluer en mon nom, s'il te plaît...

Comme je le mentionnais dans mon texte, je ne pouvais pas la laisser sur place sans réagir. Elle était terrifiée et elle devait quitter les lieux au plus vite...


@ Patrick Duval : Tu crois qu'il attend encore ? J'ai des doutes...


@ DEMIJOUR : Tu n'as pas idée combien elles sont légion, ma chère.

J'espère qu'elle m'écoutera et pourra s'offrir une thérapie pour l'aider à se débarrasser de son problème de dépendance affective...

P'tit homme a dit…

Un soir, après le travail, je retournais à mon appartement. À trente secondes de la porte de mon bloc d'appart, une fille sortait en courant du bloc voisin, poursuivi par un gars ne portant qu'un boxer (nu-pied... il faut aussi préciser que c'était l'hiver et qu'il faisait assez froid). Le gars essayait de retenir la fille et elle essayait de se débattre. Je me suis quand même tenu à distance en saisissant mon cellulaire. Bref, le gars a finalement laissé la fille et est reparti chez lui. La fille m'a complètement ignoré même si j'avais demandé si ça allait. Au moins, j'aurais été là si ça avait dégénéré!

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